Pour poursuivre la tournée de part et d’autre de la Tamise, nous sommes à nouveau rendus à l’Ouest de la capitale anglaise, mais cette fois-ci, les beaux quartiers de Fulham se font loins.

Après avoir cheminé à pied depuis Saint Pancras et avoir croisé environ 70 supporters de Sunderland pour absolument aucun groupe de Blades, les premiers quartiers de South Kensington, de Chelsea, de Notting Hill et les fameux Regents Park et Hyde Park nous rappellent à quel point Londres la belle est splendide.
Chaque quartier a son identité, son architecture.
Mais les deux belligérants du jour ne viennent pas d’endroits spécialement raffinés, mais largement aussi authentiques pour le coup.
L’industriel Sheffield et l’ex-minier et d’industrie navale Sunderland se font face, les deux villes sont réputées comme étant les pires du Royaume-Uni, mais comme à l’accoutumée quand des clubs légendaires ont pour origine des lieux populaires, la ferveur des deux camps est énorme.

La marche jusqu’à Wembley est plutôt longue mais plaisante, après être passé par Kensal Green, Harlesden et Roundwood, en admirant au passage les nombreux édifices religieux croisés sur mon chemin, les derniers kilomètres se font dans des chemins plus laborieux, du chemin de terre aux rembardes sous des ponts.
Et c’est d’ailleurs dans un fourré que j’ai eu l’immense bonheur d’apercevoir les premiers supporters de Sheffield United, trois Blades tout de blanc et de rouge vêtus (un des trois était en train de pisser dans un buisson, tradition locale sûrement).
Entre temps, un pigeon a cru bon de me souhaiter bonne chance en déferlant tout son stock de fiente sur mon bras gauche, de quoi me faire remarquer parmis la foule qui s’amasse sur le parvis de Wembley.
Les deux camps évoluent en rouge et blanc à domicile, et pour différencier les Black Cats des Blades, il faut avoir l’oeil affûté.
Après avoir franchi les portiques de l’antre maîtresse du football britannique, qui peut d’ailleurs accueillir quelques 90 000 âmes dans ses travées, l’heure est à la montée en escalator jusqu’au cinquième secteur, tout en chants et en festivités.
Arrivé en haut, l’heure est à la contemplation, les supporters des deux camps occupent chacun une moitié de l’édifice, surplombé d’une arche majestueuse.

Le nouveau Wembley fût bâti entre 2002 et 2007, moyennant un coût exorbitant et astronomique (quand le prix est estimé à 1,5 milliards de pounds actuels, on peut se permettre d’utiliser deux adjectifs) mais le jeu en vaut la chandelle, les places rouges de la maison des Three Lions imposent un certain prestige.
Comme un Graal difficile d’accès.
En pratique, Wembley accueille les barrages de promotion de Championship, League One, League Two et National Leagues, ainsi que les finales de coupes et d’autres matchs bien particuliers.
Tandis que les Blades se sont qualifiés relativement tranquillement au tour précédent (0-3, 3-0), contre un Bristol City surclassé, les Black Cats ont quant à eux dû attendre la dernière seconde des prolongations pour arracher leur ticket pour la Capitale contre Coventry.
Dan Ballard est venu délivrer les siens d’une tête rageuse, et la devise des hommes du Nord « We will fight till the End » n’a jamais été aussi bien illustrée.
Les deux clubs sont des géants nationaux, mais l’histoire et le palmarès ont scindé leurs chemins en deux.

Les Red & Whites Wizzards de Sheffield ont vu le jour en 1889, et d’emblée, la chance a su leur adresser son plus beau sourire.
Champions d’Angleterre en 1898, et vainqueurs de la FA Cup quatre fois (1899, 1902, 1915 et 1925), la genèse de l’ennemi juré de Sheffield Wednesday est faste et dorée.
Cependant, plus aucun titre majeur ne sera glané par la suite.
Rien.
Nothing.
Depuis cent ans, l’armoire à trophées des Blades ne peut se vanter que de titres de Championship ou encore de League One, après une relégation historique en 2010-2011, qui sera synonyme d’années en enfer, même si en 2017, les représentants de Bramall Lane ont su inverser la tendance.
Au XXIème siècle, Sheffield United a connu quatre saisons dans l’élite du football anglais, la première échéance fut ratée, mais après avoir créé la surprise avec une solide huitième place en 2020, la dégringolade n’en finit plus et les deux échéances suivantes ont vu les Blades finir bon derniers, avec 23 et 16 points.
À Sunderland, l’histoire est différente, au vingt-et-unième siècle, le club fondé en 1879 a passé quinze saisons dans l’élite, avant de connaître une double relégation historique en 2017 et 2018.
Documenté par la série Netflix « Sunderland Till I Die » (que je vous recommande grandement) le parcours des Black Cats pour retrouver le Championship fût semé d’embûches, et malgré trois qualifications en play-offs, l’AFC est resté quatre années au troisième échelon.
L’armoire à trophées du SAFC est également autrement plus garnie que celle du rival du jour, pas moins de six titres de champions d’Angleterre sont glanés entre 1892 et 1936, et entre ces deux dates, Sunderland termine l’exercice annuel en pointant cinq fois à la deuxième marche du podium et huit fois à la troisième.

Deux FA Cups sont également à mettre au crédit de la panthère noire (1937, 1973) ainsi qu’un Community Shield (1936).
Le plus français des clubs anglais appartient depuis 2020 à Kyril Louis Dreyfus (fils de son père)(plus sérieusement, fils du célèbre Robert Louis Dreyfus), et Régis Le Bris est aux manettes du géant du Nord.

La palmarès des deux camps est bien lointain, et les récents déboires mutuels en League One ont aiguisés les crocs des Black Cats comme les lames des Blades, en ce samedi 24 mai, les deux belligérants sont décidés à se livrer une féroce bataille.
De part et d’autre des tribunes, les deux clubs ont laissé un item surprise à leurs fans les plus fervents.
Des écharpes pour Sheffield United, des drapeaux rouges et blancs pour Sunderland.
À l’approche du coup d’envoi, tous les deux font tournoyer fièrement leur objet attitré en chantant à tue tête.
Un Tifo est déployé du côté de Sunderland, une panthère noire tout crocs sortis flanquée d’un « We will fight till the End » brille sous le Soleil de Londres.
Les bannières « Ha’Way the Lads » surplombent la panthère, les hommes venus du Nord ne viennent pas pour faire de la figuration.

God Save The Queen est entonné à l’unisson, puis chacun des deux camps y va de son hymne, tour à tour.
Les frissons parcourent tout mon corps, car quand les anglais chantent, la fierté débordante de leur amour inconditionnel pour le représentant de leur ville s’entend et nous touche, de manière très forte dans les deux cas.
L’arbitre de la rencontre lance les hostilités, et les deux parcages visiteurs se mènent une joute vocale sans merci, même si les hommes du Nord prennent le dessus la plupart du temps face à des Blades tout de même féroce.
Sur le terrain, c’est une toute autre histoire se déroule sous nos yeux, après une première occasion qui a failli être décisive pour Sheffield United, Luke O’Nien se blesse, rien ne sourit aux coéquipiers d’Enzo Le Fée et de Wilson Isidor, qui sont outrageusement dominés dès lors.

À la 25′, Sunderland se voit accorder un premier corner suite à sa première incursion en terrain ennemi, mais la punition fût immédiate, sur un contre instantané bien mené par Gustavo Hamer, ce dernier adresse une magnifique passe de l’extérieur du pied droit à Tyrese Campbell qui se charge de faire trembler les filets adverses, le coup de marteau est dur et violent.
Les quelques 40 000 supporters de Sheffield United sautent, crient, hurlent plutôt, la terre tremble, les poings jaillissent des traveesyde Wembley, la joie inonde les visages des uns, tandis que ceux des fans du Sunderland sont de plus en plus perplexes.
Dix minutes plus tard, les Blades croient à la consécration quand Harrison Burrows vient inscrire le but du break refusé sur hors-jeu.
La joie des uns fait place à la joie des autres, et les larmes de bonheur sur les joues de certains sont bien vites essuyées, 1-0 pour Sheffield.
Les occasions déferlent sur les buts d’Anthony Patterson, pur sang des Black Cats, formé au club et revenu de Notts County en prêt le 9 janvier 2022.

Les hommes de Chris Wilder font l’étalage de tout leur panel technique à l’image d’un Hamza Choudhury survolté et fort bien inspiré, l’ex de Leicester est bien décidé à renouer avec la Premier League.
Malgré une domination et un match à sens unique, le score reste tel quel, et les supporters de Sheffield United regrettent déjà les trop nombreuses occasions manquées par Kieffer Moore notamment.
La mi-temps vient momentanément calmer les ardeurs des uns et des autres, mais la trêve est de courte durée.
Dès le retour des vestiaires, le scénario se poursuit et Sunderland est fébrile sur le rectangle vert, et comme bien souvent, le sursaut vient des tribunes.
Car le périple jusqu’à Wembley depuis Sunderland ne peut pas finir en rentrant bredouille une fois de plus, les Black Cats ont assez souffert.
Les chants à la gloire des rivaux de Newcastle et de Middlesbrough résonnent dans tout Wembley.
Les frissons parcourent la peau, hérissent les poils.

Les coéquipiers de Jobe Bellingham se ressaisissent d’un coup, comme si la magie des chants pleins d’émotions des leurs les avaient transcendé instantanément.
Le match tourne.
La routourne a tournée comme dirait Franck Ribéry.
Les Black Cats sortent les griffes et les crocs hérissés, rien ne semble plus pouvoir les arrêter, et sur un contre éclair et un beau service de Patrick Roberts, rentré quelques instants plus tôt, l’ex-sochalien Eliezer Mayenda vient fusiller la cage de Sheffield United.
Michael Cooper ne peut pas s’interposer.
Le sol tremble sous nos pieds.
Les deux équipes sont à égalité.
Dans un vacarme assourdissant, le match est relancé.

Le rugissement de la panthère noire se fait entendre dans toute la capitale anglaise, et résonne infiniment dans les coursives de Wembley, j’en suis ému.
Revenchards, c’est le mot parfait pour décrire l’émotion véhiculée par les 45 000 Black Cats.
Ceux qui ont tant souffert, ceux qui ont malgré tout tout donné pour leur clubs viennent de faire basculer le match tant attendu depuis des années.
Et quand on vient d’une région aussi sinistrée, une chance comme celle là, on ne la laisse sûrement pas passer.
Les minutes défilent, tant en tribune que sur la pelouse, la dictature sonore et footballistique de Sunderland est totale.
La fin du match approche, et à la dernière seconde, sur une remise complètement ratée d’un Kieffer Moore cataclysmique aujourd’hui, Tom Watson, enfant de Sunderland et supporter du club, qui a déjà fait partie des précédentes aventures à Wembley des Black Cats en tant que supporter vient inscrire le but de la libération.
D’ores et déjà transféré à Brighton l’an prochain, le gamin de la côte du Nord-Est de l’Angleterre vient offrir comme cadeau de départ le Saint Graal pour les siens, avant de rallier la côte Sud du pays.
Les tribunes tremblent, le rugissement se fait cette fois-ci entendre dans toute l’Angleterre, jusqu’à Sunderland.
Les limbs sont impressionnantes, la joie coule à flot.
La dopamine est sécrétée par tous les corps de la moitié Nord de Wembley.
Les coeurs battent à l’unisson, les larmes coulent de source.
La fierté déborde des voix de chacun.

Des familles se prennent dans les bras, d’autres sautent de joie de rangs en rangs, certains courent à travers les escaliers de Wembley.
Ces émotions vécues en communauté forgent un amour inconditionnel pour son club.
Parce que rien n’egalera jamais ces émotions là.
Parce que seuls les plus fidèles fervents savent que cette gloire est la quintessence de la vie d’un supporter de football.
Parce que même en tant que neutre, les chants victorieux des Black Cats prennent aux tripes.
Grâce à ce but inscrit par un pur sang du club, des centaines de personnes vont être embauchées dans le club de leurs rêves, des milliers d’employés de l’hôtellerie ou encore de la restauration vont pouvoir reboucler les fins de mois, des dizaines de milliers de supporters vont pouvoir se pavanner dans les parcages les plus mythiques du monde.
Les hymnes du club résonnent, les chants s’enchaînent, les coéquipiers de Dan Ballard soulèvent un à un la Coupe de Champion des Play-offs.
La fierté ruisselle et vient pénétrer la terre, afin que pousse un nouvel âge d’or pour une communauté valeureuse venue du Stadium of Light.
Et la panthère noire qui était tapie dans l’ombre depuis des années, rongeant son frein, attendant son heure, voit son destin changer en ce samedi 24 mai.
La grotte n’est plus.
C’est devenu un palais.
À la sortie du stade, les fans de Sunderland réconfortent ceux de Sheffield United, un enfant larmoyant est pris dans les bras de multiples supporters adverses.
Le comportement fait encore plus briller les deux belligérants, les valeurs du sport qui est le nôtre sont véhiculées à merveille par les Black Cats.
Comme une journée parfaite ne finit pas à 18h, les fans se donnent rendez-vous dans le centre ville pour festoyer de plus belle, puis dans leur ville chérie pour prolonger au maximum les festivités.
La joie est communicative et personnellement, le spectacle auquel j’ai assisté à Wembley en ce samedi restera pour sûr gravé dans ma mémoire durant des années.
La devise de Sunderland est totalement illustrée par ces play-offs cette année, et elle est tatouée sur beaucoup de torses, de dos et de mollets de supporters.
Sunderland Till I Die.
We Will Fight, Till The End.
Des souvenirs gravés pour l’éternité.
Car ce but de Tom Watson ne change pas simplement la trajectoire sportive d’un club, il change la vie des gens.
