Suite à quelques déplacements successifs dans des places fortes reconnues du football européen, il est temps de découvrir la culture footballistique irlandaise, plus underground mais tout aussi charmante.

Le championnat de la République d’Irlande offrant la possibilité exceptionnelle de se rincer l’oeil tout l’été grâce à ses rencontres estivales.
Notre première impression aura donc lieu au Nord de Dublin, sur les bords de la rivière Tolka, éponyme du stade.
Connu pour être populaire, le quartier de Shels est jonché de maisons en briques rouges, de parcs herbacés et de pubs chaleureux, dans lesquels la Guiness coule à flot.
Les rencontres de l’élite irlandaise du ballon rond se déroulent traditionnellement le vendredi soir, et la rencontre du jour ne déroge pas à la règle.

L’antre des Reds de Dublin brille de mille feux sous le coucher de Soleil de cette fin de semaine, et les ultras du groupe Riverside se pressent déjà devant les portiques plus d’une heure et demie avant le coup d’envoi.
Les maillots rouges et blancs sont dans toutes les rues avoisinantes, et le rectangle vert monopolise l’attention des riverains.
L’antre du Shelbourne FC peut accueillir jusqu’à 5700 âmes dans ses travées, et comporte un assemblage de tribunes absolument unique au monde.

Entouré par des habitations sur trois de ses flancs, la rivière Tolka se charge de border la Riverside Stand, tribune la plus conséquente du lieu.
Cette dernière comprend sous son toit de taule rouillé par les années une vingtaine de rangées assises, bien que le kop local se charge de ne pas user les sièges rouges, jaunes et bleus de la tribune.
Délimitée en ses deux bouts par une tribune debout de béton, la Riverside a pour vis à vis une petite latérale plus régulière qui borde toute la largeur du terrain, toujours chapeautée par un toit de taule charmant bien que daté.
Le parcage visiteur, lui, n’est pas protégé des intempéries, mais comporte plusieurs niveaux de safe standing areas, idéal pour enflammer les soirées pluvieuses de la capitale portuaire irlandaise.

La dernière tribune est inutilisée mais complètement unique, un gigantesque amont de gradins de taule occupe un tiers du virage, mais jugée trop vétuste, la construction n’abrite que quelques journalistes téméraires.
Le placement du Tolka Park est libre, les premiers arrivés sont les premiers servis.
La bâtisse ouverte en 1924 abrite depuis sa naissance les Reds de Shelbourne, fondés en 1895.
Le club fête ses 130 ans d’existence cette saison, et a accompli sa quatorzième caracolade en tête du classement de première division au terme du précédent exercice.

Sept coupes d’Irlande sont également à mettre au crédit des représentants du Nord Est de Dublin, dont la dernière à l’aube du XXIème siècle.
En tant que tenants du titre, les hommes de Damian Duff accueillent donc les plus catholiques des Nord-irlandais du Derry FC en cette soirée du 20 juin.
La situation du Derry FC étant très atypique et clivante, un article spécifique sera à retrouver sur mon compte d’ici quelques jours.
La quasi totalité des deux effectifs sont composés d’Irlandais, dans le camp adverse, un anglais du nom de Sadou Diallo fait office de métronome du milieu de terrain, et le très chauve Liam Boyce se charge des offensives pour les visiteurs (ex Hearts of Midlothian, Cliftonville FC).
Les vingt-deux belligérants se positionnent sur un gazon très irrégulier, et les gabarits défensifs sont évidemment très imposants.

Les ultras Riverside se font entendre d’emblée, et l’arbitre du soir siffle le début des hostilités dans un vacarme assourdissant proportionnellement au public présent (quasi guichet fermé, quelques rares sièges libres).
Les premiers échanges sont aériens, les quelques mouettes téméraires restantes persistent à esquiver les tentatives intempestives de la charnière centrale des locaux.
La première demie heure est calme, les deux formations se jaugent et s’observent, les occasions les plus dangereuses sont favorables aux visiteurs, et le terrain peuplé de petites collines (sans aucune exagération) ne favorise pas le tiki taka barcelonais.
En tribunes, les animations sont plaisantes, et le Riverside transcende les siens à plus d’une occasion.
Toute la communauté locale est acquise à la cause de ses représentants, et le football constitue un des piliers d’une communauté soudée et solidaire.

Autour du rectangle vert, quelques caméras retransmettent la rencontre pour la télévision locale, mais le club détenu en intégralité par ses fans n’a pas vocation à transcender les passions étrangères.
Les sponsors sont des établissements locaux, aucune multinationale n’a posé ses pieds salis en terre irlandaise pour l’instant, même l’équipementier, O’Neills est un fier enfant de l’Eire.
Les trois bandes présentes sur le maillot de Shels ne peuvent d’ailleurs être commercialisées uniquement en Irlande, en raison d’un vaste procès avec Adidas il y a quelques années.
La boutique du club est un préfabriqué, le foot business n’a pas eu raison des irréductibles irlandais, pour autant, des drapeaux palestiniens flottent fièrement en tribune, symbole d’un engagement courageux de la part de la communauté locale.

Ceux qui furent colonisés des siècles durant par leurs voisins britanniques ne peuvent que comprendre la cause palestinienne, mais le soutien indéfectible du peuple tricolore est tout de même extraordinaire.
La mi-temps intervient et calme les ardeurs des deux camps, et bien que le spectacle ne fût pas flamboyant, tous les supporters ont le sourire aux lèvres.
Car ici, le football est bien plus qu’un sport.
L’aspect sportif bien que primordial ne surpasse pas le bonheur de se retrouver en communauté autour du joyau du quartier, le Tolka Park.
La Guiness coule dans les veines des plus âgés, tandis que les plus jeunes s’adonnent à des débats sans fins concernant leurs amourettes juvéniles.
Le match à enjeu n’est pas celui du soir.

La rencontre qui catalyse les tensions aura lieu dans quelques jours, contre les unionistes les plus radicaux de Belfast, lors du premier tour des barrages de Ligue des Champions face au Linfield FC.
L’entracte prend fin, et tout le monde se précipite à sa place, frites en main pour les uns, bière brune pour les autres.
Les échanges aériens reprennent de plus belle.
Cependant, comme un éclair lumineux au bout du tunnel, Michael Duffy vient frapper de sa foudre les filets de Shelbourne d’un tir enroulé venant dépoussiérer la lucarne du but des Reds.

L’homme explosif et tonique passé par le Celtic Glasgow vient faire trembler le parcage visiteur, et relancer les hostilités après un temps calme de retour des vestiaires.
Le Derry FC tient à rentrer outre-frontière avec les trois points et multiplie les assauts sur les cages d’un Conor Kearns sur-sollicité.
Shelbourne se réveille timidement en fin de rencontre, mais le match ne semble pas vouloir tourner en faveur des locaux, qui peinent à trouver la faille dans une défense resserrée de Derry.
Le coup de sifflet final retentit, et les joueurs de Derry viennent célébrer et tenir compagnie à leurs valeureux supporters venus d’Irlande du Nord pour l’occasion.
Les home fans ne partent pas et galvanisent leurs représentants pour l’échéance cruciale à venir contre les ennemis de toujours, les unionistes Nord-irlandais.
La soirée ne fait que commencer à Dublin, les matchs de 19h45 constituent une bonne entrée en matière pour un weekend estival prévu pour festoyer et célébrer l’arrivée des beaux jours.
Bien que perdants, les suiveurs les plus assidus de Shelbourne ne semblent pas désemparés, loin de là.
Car comme à leur habitude, ils représentent l’un des derniers bastions rescapés de l’industrie footballistique.
Loin du rouleau compresseur, les Reds défendent leur couleur dans un stade unique, avec une ferveur locale, des supporters issus du quartier, des joueurs qui connaissent et ont intégrés l’héritage du lieu, et une passion qui se transmet de génération en génération.
Dans la défaite du soir, les supporters de Shels n’en finissent plus de gagner en réalité.
