Le Derby de Dublin (Bohemian 2-0 Shamrock Rovers)

La suite de l’aventure irlandaise se déroule toujours à Dublin, après le Tolka Park du Shelbourne FC, un bond de quelques centaines de mètres seulement permet de se rendre chez les Bohs.

Située à cheval entre Drumcondra et Grangegorman, les alentours de l’antre des rouges et noirs sont tout aussi populaires que ceux de leurs rivaux du Riverside.

Le stade est enchevêtré entre les maisons, et ses spots lumineux d’un autre temps nous mènent vers le rectangle vert non sans encombres.

Bien loin des interminables esplanades et des parkings étendus à l’horizon, le Dalymount Park a pour entrée principale une ruelle située entre deux maisons.

Dire que l’accès est étroit constitue presque un pléonasme, l’accès à la tribune principale compte à peine deux mètres de large.

Les rues industrielles jonchant les bordures du stades sont devenues avec le temps une zone d’expression artistique privilégiée pour les locaux.

Fier de leur identité Irlandaise et ouvertement d’extrême gauche, le voisinage s’adonne au Street Art, et chaque parcelle vierge devient le tableau d’un univers engagé et coloré.

Le clocher de l’église Romane et Catholique St Peter semble veiller sur ce petit écosystème libertaire qu’aucune Loi si ce n’est celle des locaux se semble ébranler.

Chaque goutte de peinture administrée sur l’un des mur du quartier célèbre une cause chère aux coeurs des artistes du coin, ainsi, la Palestine, le drapeau Irlandais et des symboles forts de la lutte des droits civiques sont mis à l’honneur à maintes et maintes reprises.

Les drapeaux palestiniens et LGBTQIA+ flottent au vent sur les paliers de certaines maisons, le message est clair, assumé.

Les locaux qui nous croisent en amont de la rencontre ont tous une anecdote au sujet du quartier et du club, et sont tous plus adorables les uns que les autres.

J’ai donc sélectionné un petit top 3 des meilleures récits propres au Bohemian FC.

Pour commencer, un voyage spatio-temporel nous ramène en 1972 au Brésil, le pilier de la Seleçao de l’époque, Pelé, prévoit une tournée européenne, et en choisissant les dates et les lieux de son passage, le Dalymount Park est choisi.

Bras dessus, bras dessous, les joueurs du célèbre Santos FC viennent donc défier les Bohs un 26 février 1972, qui restera gravé dans les mémoires Irlandaises.

Et pour cause, ce fût le seul match disputé par le Roi Pelé sur l’île.

La rencontre se solde finalement par une victoire 3-2 des visiteurs devant plus de 30 000 spectateurs amassés dans les travées du Dalymount, le tout fût immortalisé par une compilation encore trouvable sur YouTube, exhibant Pelé en train de s’amuser de son vis à vis Irlandais.

Une fresque célébrant ce moment fort figure bien évidemment sur le flanc de la tribune principale des Bohs.

Ensuite, un maillot actuellement en vente en boutique met en exergue le symbole houblonneux de Dublin, la bière Guiness se transforme en sponsor d’une tunique d’exception à l’occasion d’une collaboration non sans rappeler la large consommation du produit local par les supporters du club.

Il y a quelques jours, toujours dans le même registre, Bohemian a dévoilé le design d’un maillot célébrant le groupe Oasis.

Originaires de Manchester et purs Cityzens, les frères Gallagher réalisent certainement la démarche avec une idée politique en tête.

Pour finir, le groupe de Rock le plus célèbre d’Irlande supporte ostensiblement les Red&Blacks, en effet, Fontaines DC collabore même depuis deux saisons avec les pensionnaires du Dalymount, un maillot à leur effigie étant conçu chaque saison.

Un clip promotionnel ayant vu le jour il y a quelques mois met en image l’un des chanteurs du groupe issu directement du quartier, tout de Bohs vêtu, dribblant des fantômes devant un sponsor ironique « Visit Palestine ».

D’ailleurs, la coursive bordant la DesKelly Stand est elle aussi recouverte de fresques murales, célébrant cette fois ci le club porte-étendard du quartier.

Des références aux joueurs les plus marquants, à des supporters célèbres mais aussi à des figures du socialisme sont partout.

Les slogans sont clairs, limpides.

Une armada de sticks est disposé sur chaque porte et chaque poteau, les bastions de gauche du football européen sont tous présents.

Le Red Star, Holstein Kiel, Sankt Pauli, Livourne, l’Union Sainte Gilloise et l’Union Berlin règnent en maîtres sur le métal.

La différence entre ces entités et le Bohemian FC réside dans le degré d’engagement.

En boutique, des écharpes pro-Palestine sont commercialisées afin de financer des associations sur la bande de Gaza, des équipes de football gazaouïes ont en outre été accueillies par les Bohs à plusieurs occasions.

Ici, le football n’est pas qu’un sport.

C’est un moyen d’expression privilégié, pour faire briller de mille feux ses couleurs, mais surtout ses valeurs, les idéaux qui font vibrer les locaux et battre leurs cœurs.

Car dans la torpeur, une main tendue vaut plus que tout.

Et à l’image d’une Irlande colonisée par le passé mais solidaire et fière, le Bohemian FC ne recule devant rien pour aider ses semblables d’aujourd’hui.

Le Dalymount Park se dresse ainsi comme une forteresse, précaire mais solide, en tête de proue contre le foot business, ses dérives et son goût trop fade pour les Irlandais.

« Love Football, Hate Racism », ou encore « This is a Working Class Protest » peuvent se lire sur les flancs des tribunes de l’antre des Bohs.

Le club apporte un soutien financier à bon nombre d’associations locales, dont certaines pour la Palestine, pour le développement de quartiers populaires partout en Irlande, pour les sans abris de Dublin ou encore pour des associations liées à la communauté LGBTQIA+.

Fondé en 1890 en partie par des membres d’un orphelinat, le Bohemian FC est détenu à 100% par ses fans et a toujours eu une visée populaire forte.

Après avoir glanés onze titres de champions d’Irlande et sept coupes nationales, les Bohs tentent chaque année d’asseoir leur règne sur Dublin, eux qui furent les premiers à rejoindre la Ligue de Football Irlandaise en provenance de la capitale.

Cependant, le titre est disputé.

Le Shelbourne FC présenté précédemment fait office de concurrent sur la rive Nord de le Liffey, mais le plus féroce des ennemis se situe au Sud, au Tallaght Stadium, avec le Shamrock Rovers Football Club.

Bien qu’ayant une essence Irlandaise et populaire également, les Rovers ont fait le choix de céder à certains attendus du foot business.

Les investisseurs sont plus véreux selon certains, le stade trop fade et trop éloigné du quartier d’origine pour d’autres, le palmarès est évidemment au rendez-vous pour autant, et les deux clubs sont à quelques classes d’écart concernant cet aspect, les Verts étant largement devant.

Le Bohemian FC, plus authentique, plus Irlandais et plus supporté prend sa revanche en tribunes, les Notorious Boo Boys enflammant le tribune principale du Dalymount depuis 2006, ces derniers surclassent largement les ultras rivaux des Rovers.

En cette soirée ensoleillée du mois de Juin, c’est bien l’affrontement fatal entre les deux formations ennemies que nous allons admirer de nos yeux ébahis.

Nous pénétrons dans le stade en amont du coup d’envoi.

Atypique lui aussi, le Dalymount voit le jour en 1901, accueillant les Bohs depuis sa naissance.

Car ici, les traditions sont comme la Guinness, chaque génération y est sensible, et elles ne se perdent jamais.

Environ 5000 âmes peuvent être accueillies dans les travées de l’antre des Bohs, et un pan du stade est fermé car prochainement rénové.

Cela ne gâchera pas notre expérience, dès notre entrée, l’hymne du club retentit et les NBB l’entonnent à gorge déployée comme si ce match était le dernier.

Un Tifo est déployé, des fumigènes sont craqués, le match peut commencer.

Cette saison, les Rovers ont beau être en tête du classement de première division, les Bohs les ont défaits par deux fois sur les rencontres les opposants.

La rencontre débute, les premiers échanges sont rugueux, durs.

L’enjeu est immense, le trône de Dublin.

Et comme une couronne se mérite et s’acquiert dans le sang et la sueur, les deux belligérants donnent tout pour pouvoir triompher à l’issue des 90 minutes.

Les Notorious Boo Boys et les visiteurs se répondent dans un vacarme assourdissant, mais sur le gazon comme en tribune, les locaux dominent sans partage sur la rencontre.

Dès la première occasion, les Bohs font trembler les filets adverses par l’intermédiaire de Dayle Rooney, sur un service millimétré de James Clarke.

La déflagration sonore venue des tribunes est immense, le buteur est célébré comme il se doit.

Bohemian 1. Shamrock Rovers 0.

Le match suit son cours, mais les locaux ne laissent pas leurs rivaux reprendre leur souffle.

Les tentatives pleuvent sur le portier visiteur, et à l’image de leurs joueurs, le parcage visiteur devient de plus en plus timide, étouffé par la pression de Red&Blacks survoltés.

Et pour le plus grand bonheur du bastion de gauche de Dublin, l’averse incessante qui s’abat sur la cage des Rovers permet à James Clarke de trouer le parapluie une deuxième fois.

Suite à une action magnifique et à un une deux trois en madjer entre deux enfants du club, le capitaine et numéro 10 Dawson Devoy et le numéro 26 Ross Tierney, ce dernier vient servir le buteur à quelques centimètres de la ligne fatidique, avant de voir son offrande convertie.

Le public est en liesse.

Les fumigènes enfument l’air, les chants victorieux envahissent nos tympans, le bonheur des locaux est contagieux.

La mi-temps est sifflée et vient calmer les ardeurs des NBB.

Une Guiness plus tard, tout le monde est de retour et l’entracte prend fin.

Les vingt-deux acteurs reprennent leur place sur les mottes d’herbes irrégulières du Dalymount Park, mais la tendance ne s’inverse pas.

Bien décidés à conserver leur couronne, les Bohs continuent de malmener leur frère ennemi d’une manière dure et sévère, comme pour leur montrer qu’ici, vendre son âme se paie, et cher.

Les prospects bien valorisés des Rovers ne parviennent pas à se montrer, à l’image de leur club, faute de caractère sûrement.

Les minutes défilent et la correction s’atténue, quelques occasions sont à mettre au crédit des visiteurs, sans créer de grand danger pour autant.

Même si la possession repasse dans le camp des Shamrock Rovers, rien n’y fait, c’est au tour de la défense des Bohs de briller.

Le Roc de Drumcondra ne se fissure pas, en après une mi-temps entrecoupée de craquages de fumigènes et de chants célébrant les valeurs des locaux, l’arbitre du jour vient mettre un terme à la rencontre.

Bohemian 2, les Rovers 0.

Une pluie de chants railleurs et moqueurs s’abat sur le parcage défait, qui répond tant bien que mal face à une double leçon apprise à leur dépend, sur le terrain et en tribune.

Car à Dublin, la qualité du jeu importe moins que les valeurs qu’il véhicule.

Avoir des joueurs issus du quartier sur le terrain n’a pas de prix, avoir des tribunes engagées et fières non plus, posséder à 100% son entité phare et la transformer en organisme humain et éthique encore moins.

Très loin des volontés expansionnistes de son voisin et rival du soir, le Bohemian FC vit par les locaux et pour les locaux, et ne manque aucune occasion de rappeler à ces derniers qu’en matière de football, l’argent ne fait pas tout.

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