Qui dit mieux que l’Allemagne en matière de culture tribune en Europe ?
À l’occasion de la dixième journée de Bundesliga, la rencontre entre le frontalier SC Freiburg et le légendaire FC Sankt Pauli est venu remettre l’église au centre du village, après une longue pause de football germanique pour la part.
La forêt noire est brumeuse en ce dimanche matin. Les cheminées explusent de l’air humide et chaud des lotissements allemands, et il faut obligatoirement se munir d’une épaisse fourrure pour parcourir les rues de Freiburg.

La ville frontalière, bombardée par trois fois entre 1914 et 1945 voit en son sein plusieurs styles architecturaux se compléter entre eux, au milieu d’édifices religieux impressionnants. La cathédrale de la ville est magnifique, Herz Jesu (Sacré-coeur) aussi, c’est d’ailleurs au pied de cette sensationnelle église gothique du 19ème siècle que les prémices du match se préparent, avec le passage d’un premier cortège d’ultras du SCF. Aucun poteau, aucun arrêt de tram ni aucune façade n’est vierge. Le SCF est partout, sticks, graffitis et écharpes, la cité aux quarante-deux quartiers vit au rythme du club au griffon, et ce depuis 1904, ou presque.
Car un autre club, rouge également, fondé en 1897, naviguait alors largement au dessus de son homologue et voisin. Champion d’Allemagne en 1907, le FC Freiburg domine les débats locaux, jusque dans les années 80′, années charnières durant lesquels les deux frères se livrent une joute effrénée en Bundesliga.2, avant que le SCF ne prenne définitivement le dessus.

Désormais haut-parleurs de la ville, les pensionnaires du Schwarzwaldstadion (jusqu’en 2021) représentent le bastion écologiste allemand de la meilleure des manières. Deux entraîneurs de légende ont fait office d’architectes de cette épopée, Volker Finke et Christian Streich, tous deux fidèles chefs d’orchestre des Breisgau-Brasilianer dans les années 90′, 2000′ et 2010′, ayant permis à la jeune entité professionnelle de se stabiliser en Bundesliga.
Mieux, Freiburg, bien que dénué de trophées majeurs, sillonne l’Europe par sept fois dans son histoire récente, se mesurant à certaines des écuries les plus emblématiques d’Europe, comme le Feyenoord ou la Juventus Turin. Cette saison, les Griffons, après avoir défaits Nice à l’Allianz Riviera, iront en terre plus frisquette défier le LOSC pour la dernière journée de phase de poule de Ligue Europa. Pour l’heure, le début de saison est complexe pour les pensionnaires de l’Europa Park Stadion, antre mère du SCF depuis 2021, pouvant accueillir jusqu’à 34 700 âmes dans ses travées.
Dix petits points au compteur, le bolide allemand ne démarre pas, mais fait face à un autre cuirassé qui peine lui aussi à accélérer malgré les sept heures d’Autobahn qui séparent les deux fiefs, d’Hambourg à Freiburg.

Le FC Sankt Pauli, maintenu de justesse lors du dernier exercice, tente le tout pour le tout afin de réitérer l’exploit, et de pérenniser la place du Milerntor Stadion dans l’élite. La rencontre du jour oppose deux blocs de supporters qui ne sont divisés que par la géographie, le Nord et le Sud n’empêchant pas une entente cordiale de régner, grâce à la sensibilité politique commune (à peu près), des deux bastions. Freiburg l’écologiste devance de trois points Sankt Pauli l’antiraciste et antifasciste, dans le cadre d’un match crucial sur le rectangle vert, mais d’une belle fête dans les gradins.
Le GästeBlock est plein à craquer, les Kiezkickers sont là, et la joute vocale et sonore débute. Juste avant de gravir les escaliers qui mènent à nos sièges, un Allemand m’offre une cinquantaine de sticks d’un groupe du SCF, ce généreux don assorti d’un « Bienvenue à Freiburg ». Décidément, pas le pire accueil expérimenté, au contraire !

Après une courte collaboration entre les locaux et les visiteurs afin de protester contre la Ligue (en tribune évidemment), les deux Onze tâtent le cuir, chacun pour soi, que le meilleur gagne. La Kurve Ultra du SCF, installée dans le Bloc C de l’Europa Park Stadion s’active et bouge de haut en bas, ou plutôt de bas en haut, et rythme une partie qui peine à démarrer.
Le parcage répond, et les tribunes sont notre principale attraction durant une première demi-heure plutôt calme, mais pas fade pour autant. Quatre principaux groupes ultras peuplent les tribunes debout du bloc C : Corillo Ultras, Immer Wieder Freiburg (IWF), Natural Born Ultras (NBU) et Synthesia Ultras. Une amitié Ultra très atypique vient parachever une Kurve déjà renommée : les IWF entretiennent un rapport chaleureux avec un groupe du Sydney FC, The Cove, né d’un échange universitaire, défiant chaque année la barrière géographique entre les deux belligérants.

Les joueurs locaux, dirigés par Julian Schuster à la baguette, monopolisent la possession du ballon, et ne laissent que de maigres miettes au FCSP. Peu avant la mi-temps, l’ex-Strasbourgeois le temps d’un prêt Yuito Suzuki débloque le compteur des Griffons suite à un siège sans pitié de la surface adverse.
Les écharpes tournoient dans les airs, et la fête bat son plein dans les joyeuses travées de l’Europa Park Stadion. Le nom du japonais de 24 ans résonne dans toute la plaine, et les ultras du SCF explosent le compteur de décibels. L’entracte nous permet de nous hydrater à la bière locale (et ignoble), et nous voilà repartis. L’immondice consommée à la mi-temps me donne un mal de crâne conséquent, mais le but du break pour le SCF réveille tout le stade cinq petites minutes après la reprise, Freiburg 2, Sankt Pauli 0.
Maximilian Eggestein étant parvenu à faire trembler les filets, son nom est lui aussi scandé par les 30 000 âmes locales, dont les chants éntonnés à l’unisson, comme un seul Griffon déchaîné, galvanisent leurs représentants, et décuplent leur envie de se dépasser.
Philip Lienhart, homme à tout faire de la défense griffonne s’emploie à écoeurer ses adversaires du jour à merveille, et redouble de Grinta dans chacune de ses interventions rageuses. Malgré ces efforts, la marge est réduite par les visiteurs peu après l’heure de jeu, par l’intermédiaire de Louis Oppie, formé à Hannover 96.

L’avantage est court, mais les locaux transpirent la confiance et la sérénité, glanée en partie à Nice trois jours plus tôt. Les tribunes sont déchaînées à l’approche de la fin du match, et l’étincelant parcage paré de la bâche « Sudkurve St Pauli » se fait entendre, grâce à un énième chant ravageur entonné par tout un peuple en déplacement.
Rien n’y fait, les Nordistes restent barragistes après un temps additionnel interminable, qui se solde par la victoire en fanfare des habitants de Fribourg-en-Brisgau deux buts à un. Les Griffons déploient leurs ailes et prennent de la hauteur sur leurs adversaires du jour au classement, et la communion entre la Kurve Ultra de Freiburg et les joueurs ne tarde pas. Sourires jusqu’aux oreilles, ceux qui font de part et d’autre la grandeur de ce club, crampons aux pieds comme écharpe autour du coup se regardent droit dans mes yeux comme deux amoureux, et chantent à la gloire de leur bastion sacré.

Plus de 4000 vélos repartent pleins d’étoiles dans les yeux de l’antre de la ville la plus écolo d’Allemagne, fidèle à sa réputation. La nuit est tombée et la forêt noire est plus sombre que jamais, mais l’air froid nocturne ne me fera certainement pas oublier l’accueil chaleureux de Freiburg et de ses habitants. Comme il est inscrit sur l’un des sticks offert par un ultra au grand coeur avant la rencontre, au pied des montagnes de la forêt noire, au pays des Griffons : « SCF : Wir Sind Verrückt Nach Dir ! » (Nous sommes fous de toi !)
