Après avoir présenté des dizaines de stades, parlé de centaines de joueurs, arpenté l’Europe à la recherche de traditions plus atypiques les unes que les autres, il est temps pour moi de présenter le club qui fait battre mon coeur.
Et pour cela, j’attendais une occasion spéciale. Et au départ, je ne pensais pas que cette occasion allait arriver un samedi soir de septembre, lors d’un Derby que nous n’avons pas forcément l’habitude de gagner, sous un orage féroce. Mais la chance sourit aux plus téméraires. Donc la chance a souri aux Lensois. La région était prête dès le matin, au-delà d’un simple clivage politique ou géographique, la rivalité qui déchire le Nord-Pas-de-Calais trouve ses racines bien plus en profondeur. Une petite remise en contexte historique est nécessaire. Le Racing Club de Lens, fondé en 1906, représente d’emblée le bassin minier du Pas-de-Calais, le peuple Sang et Or est ouvrier. La réussite sportive est notable, mais ce qui marque le plus les esprits, c’est la ferveur de Bollaert. Les joueurs, dirigeants et entraîneurs vont et viennent, mais les supporters restent, fidèles et passionnés.

Le point d’orgue se divise en deux moments cruciaux dans l’histoire du Racing, les deux advenant dans les années 90′. La création des Red Tigers 1994 et du Kop Sang et Or 1993 viennent renouveler progressivement l’atmosphère caractéristique de Bollaert, qui vibrait au rythme des trompettes et tambours, en l’organisant davantage, mais également en y imprégnant une culture ultra.
Et quelques années plus tard, en 1998, suite à un déplacement légendaire à l’Abbé Deschamps, Lens est au septième ciel, c’est la consécration, les Sang et Or sont champions de France. Une semaine folle et un défilé avec le célèbre duo tracteur-benne guidé par le président d’alors Gervais Martel plus tard, rebelote, les Artésiens glanent la Coupe de la Ligue grâce à Daniel Moreira, buteur au Stade de France pour crucifier Messins. La région fête ses héros, dont les enfants du coin Eric Sikora, Jean-Guy Wallemme et Yoann Lachor, porte-étendards du Pas-de-Calais et du Nord, pour toujours et à jamais. La même année, Arsenal est mis en échec par deux fois, à Bollaert (1-1, égalisation de Tony Vairelles à la dernière minute) et à Highbury (0-1, but de Michaël Debève). En une décennie, Lens hisse toute sa région sur les sommets français et européens. Après vingt années plus parsemées et un passage à vide en deuxième division, au bord de la disparition dans les années 2010.
Le Racing renaît de ses cendres en 2022, et dispute la Ligue des Champions de nouveau grâce à une deuxième place historique. La victoire 2-1 contre Arsenal la saison suivante venant parachever le tout, Adrien Thomasson et Élie Wahi officiant en cannoniers contre les Gunners. Mais derrière ce résumé historique se cache un ennemi de toujours, plus au Nord, dissimulé derrière collines et terrils, les Dogues de Lille. Les frères ennemis, Abel et Caïn se battent inlassablement pour le trône, pour être le roi du Nord.

Et tous les six mois désormais, durant une joute effrénées, la couronne est remise en jeu. Lens contre Lille, c’est l’Artois contre la Flandre, c’est les villes minières et ouvrières de seconde zone contre la préfecture bourgeoise, c’est la sueur et le dur labeur contre l’élite moins épuisée quand vient la fin de la journée. Du côté des supporters, certaines familles sont divisées, c’est le Nord contre le Pas-de-Calais, même si beaucoup ont le coeur Lensois y compris en territoire sensé être ennemi. Les brassages inter-régionaux en cause.
Du côté tribunes actives, les DVE (pour Dogues Virage Est) ont également un style bien différent des ultras Lensois, historiquement plus actifs dans la rue qu’en tribune, le football n’est pas au centre des débats à Lille, d’ailleurs, l’appellation « ultra » ne fait pas l’unanimité chez les Dogues. *
Là où les Red Tigers sont apolitiques et organisent des collectes caritatives plusieurs fois dans la saison, leurs homologues Lillois sont beaucoup plus discrets sur ce plan, mais plus explicites sur le premier. Bien que le groupe ne prenne aucune position officielle, la tendance est marquée à droite, et les amitiés avec les groupes du Club Bruges, de la Brigade Sud Nice et autres ne contredisent pas cette version. *
Par ailleurs, la ferveur et l’ambiance de Bollaert est largement supérieure à celle de Pierre Mauroy selon la quasi-totalité des observateurs. Par contre, sportivement, l’histoire est tout autre. Gagnants de deux championnats sur les quinze derniers, les Lillois ont un palmarès largement plus garni, il faut bien le dire. Les victoires contre la Juventus, le Real et l’Atletico Madrid en témoignent, les Nordistes n’ont pas les meilleures tribunes de la région, mais la dynamique sportive récente parle néanmoins pour ces derniers.
D’ailleurs, les sept derniers Derbys se sont achevés en faveur du LOSC, ou bien sur un match nul. En ce samedi de septembre, les Lensois veulent à tout prix inverser la tendance. Le contexte est posé, place au match. Nous arrivons très en avance à Bollaert, après le traditionnel enchaînement bière-frite de la Sensas, l’estomac engage son premier service de la journée lorsque nous foulons le bitume de la tribune Marek.

Le poumon de Bollaert est prêt, une heure avant le coup d’envoi, les tribunes debout sont pleines à craquer, y compris en Trannin et en Delacourt. Les préparatifs du Tifo débutent, et les premiers sifflets accompagnent les Lillois à l’échauffement. L’atmosphère leur est hostile, ils sont en territoire ennemi. L’accueil est tout autre quand Florian Thauvin et les siens foulent la pelouse, les premiers chants jaillissent des entrailles des différentes tribunes, et résonnent déjà dans les niveaux supérieurs de Bollaert. L’heure de gloire approche, et les 38 223 âmes qui garnissent les travées de l’antre des Artésiens sont prêtes. Sylvano, le désormais renommé speaker Lensois arrangue la foule, les Tifos se préparent. Et lorsque la Lensoise retentit, après la composition, le Tifo poulie de la Marek flotte déjà au vent.
Accompagné d’une tapisserie effervescente de feuilles en arrière plan, le résultat est sensationnel, exquis, magnifique. La Delacourt y va elle aussi de son Tifo-Feuilles, et la Trannin de sa voile. Nous ne voyons pas tout en direct, levant nous-mêmes nos mini-bâches respectives, mais la consigne adressée aux onze Lensois est claire, dans un vacarme assourdissant mais limpide : « Together, Let’s Smash These Dogs ».
Nous sommes émerveillés devant une telle beauté, et remercions d’ailleurs les groupes auteurs des différents Tifos pour ce travail pantagruélique mais réussi, il est alors l’heure de chanter. Tout Bollaert s’accorde, le coup d’envoi est donné, et la première lueur d’espoir apparaît. À la troisième minute, les filets Lillois tremblent une première fois, mais le but est refusé. L’ambiance monte d’un cran.

Bollaert se mue en volcan, et entre en éruption à la demie heure de jeu. Suite à une entame de match équilibrée dans une atmosphère bouillonnante, Wesley Saïd vient faire chavirer l’Artois, d’un coup de cannon à bout portant. Bollaert explose. La déflagration est énorme, tout le Pas-de-Calais hurle à gorges déployées pour célébrer son premier héro. Tous scandent son nom (même si sur le coup c’était plus celui de Matthieu Udol).
. Les coeurs battent à l’unisson, les milliers de supporters chantent d’une seule voix. La joie déborde de la marmite du druide Pierre Sage, qui a su raviver la flamme des siens grâce aux bonnes incantations tactiques. Le jeu se poursuit, l’atmosphère est bluffante, Bollaert est Turc, Bollaert est Argentin, Bollaert est en feu, Bollaert est Lensois, plus que jamais. Juste avant la mi-temps, l’ex Dogue Florian Thauvin arme sa frappe et détruit la lucarne Lilloise.
Les filets tremblent, le sol aussi. Bollaert exulte. Sous ses nouvelles couleurs, Thauvin est le roi du Nord. Entre temps, les fumigènes ont craqué, une ligne Sang et Or enflamme la Marek, tandis que deux comparses rouges vives se chargent de la Trannin et de la Delacourt.
C’est sensationnel, nous sommes sur la Lune. Personne ne peut plus arrêter le bonheur de couler dans nos veines. La pluie battante et l’éclair qui déchire le ciel au moment du but sont parfaits. Lors de cette fraction de seconde, nous sommes invincibles.

Rien ni personne ne peut entraver ce sentiment, celui que seuls les supporters présents ce soir là ont connu. Plus rien ne compte, chaque seconde passée à chanter avec ses frères d’armes est savoureuse. La source de l’extase ne tarit plus, la fontaine de jouvence fait rajeunir les plus anciens. Lens est au septième ciel.
La mi-temps stoppe momentanément ce spectacle extraordinaire, le temps de boire pour recharger les batteries, et c’est reparti. Dès la reprise, l’enfant de La Gaillette Rayan Fofana vient crucifier les Dogues, et vient parachever le tableau qui était déjà si parfait, mais se mue alors en chef-d’oeuvre de génie. Les larmes de joie sont sur bon nombre de joues, c’est la consécration. Ce sentiment est divin.
Le bonheur est total, le joie immense, la clameur grandiose, rien ni personne ne peut plus nous arrêter, les Lensois sont au sommet. La dernière demi-heure passe vite, les chants sont tous repris par le stade entier et résonnent jusqu’à Lille, les banderoles sont de sortie, et un second craquage vient illuminer la nuit noire. Les seules choses qui brillent alors, sont les yeux pleins d’étoiles des Sang et Ors, les fumigènes et la Lune.

Les airs enragés repris par tous en coordination sont implacables, inarretables, instoppables. Bollaert est sur le toit du monde, et les onze gladiateurs ainsi que leurs remplaçants et tout le staff sont aclamés en héros dès que la partie prend fin. C’est irréel. On aurait presque du mal à y croire. La communion en devient ecclésiastique, toutes les bouches chantent en coeur, toutes les mains claquent en simultané. Le moment est émouvant, mais spontané. Les Tifos, la pyrotechnie et les rectangle vert étaient parfaits.
Le Derby est gagné. Ce soir, on vous met le feu Après une attente interminable, un moment mémorable. Quand la ferveur du bassin minier se lie avec la sueur de ses onze guerriers, La Déesse dépossédée ne peut qu’admirer un Bollaert enflammé. Et quand le volcan entre en éruption, le peuple Lensois ne fait qu’un derrière un nuage de fumée. Qui témoigne des années de loyauté et de passion, De ceux qui ont juré d’être Sang et Or à jamais.
Et quand tous les cœurs battent à l’unisson, et que toutes les voix ne font plus qu’une. Les seules choses qui brillent dans la nuit noire, Sont les fumigènes et la Lune. Qui témoignent de l’Éternel espoir. Du peuple artésien qui affirme sa fierté à gorges déployées. Car le Nord est Lensois, aujourd’hui et pour l’éternité. Mais comme d’habitude à Bollaert, les mots ne suffisent pas pour transcrire ce que l’on a vécu, un épisode gravé dans toutes les mémoires pour toujours. Car cette soirée n’était pas rationnelle, elle était magique.
*j’en profite pour expliquer mes propos concernant les DVE, ils sont uniquement tirés de citations des leaders du groupe issus du livre « Ultras : Mode de vie ».
