Le Feyenoord, monument de Rotterdam.

En sillonnant les rues de Rotterdam, l’air marin et les canaux bordés par des bâtiments caractéristiques de la Hollande peuvent rappeler la capitale, Amsterdam, dans un style différent.

Outre ces similitudes, la deuxième ville néerlandaise se démarque sur tous les points de son voisin du Nord. Entre Docks immenses, architecture moderne, pulsation populaire et artistique et ferveur locale, les 600 000 habitants du plus grand port d’Europe reviennent de loin, plus fiers que jamais. Bombardés par « erreur » le 14 mai 1940 par l’Allemagne nazie du général Goering, les Rotterdamois ont vu 1300 bombes s’abattre sur leur centre-ville, détruisant 25 000 logements et tuant plus de 1000 personnes, en rendant 80 000 autres sans logement.

Le plus grand port d’Europe tant par la taille que par l’impact économique s’est relevé, péniblement mais par orgueil, en se hissant aujourd’hui comme ancien et actuel poumon industriel et travailleur de tout le pays. Bien que le Sparta et l’Excelsior soient supportés dans leurs quartiers respectifs, la ville vit au rythme du Feyenoord depuis sa création en 1908, dans un bar du Sud de la cité, dans le quartier éponyme.

Les 50 000 places des gradins de De Kuip (la bassine en néerlandais) voient affluer dans ses travées les armées de Dockers qui ne vibrent que pour les Rouges et Blancs. L’essence du supporterisme « De club van het volk » (du club du peuple) vient des ruelles les plus sombres de Rotterdam comme des Docks les plus obscurs, dans lesquels les innombrables heures de dur labeur de générations entières d’hommes s’empilent sur les flots haletants. Le club de la Meuse (De club aan de Maas) peut se targuer d’avoir le public le plus fidèle des Pays-Bas, réalisant des déplacements impliquant plusieurs milliers de supporters dès les années 1960.

L’antre du StadionClub est systématiquement pleine à craquer, et de générations en générations, la fierté du Sud se transmet pour faire jaillir les plus ferventes clameurs, d’un chaudron enflammé. En ce samedi soir de septembre, les plus fidèles alliés de la cause rotterdamoise accompagnent les pas de leurs frères d’armes jusqu’à De Kuip, à l’heure d’affronter Heerenveen, pour la quatrième journée d’Eredivisie.

Une fierté se lit sur les visages, qui expriment également l’héritage d’un passé doré. Avec 16 championnats nationaux, 14 coupes mais surtout la première Ligue des Champions glanée par un club néerlandais, le Feyenoord peut aisément se vanter de son armoire à trophées. Traditionnellement, les Rotterdamois n’ont pas peur de faire entendre leur voix, ces derniers ont mis le port à feu et à sang un mois durant, quelques décennies en arrière, quand les porte-conteneurs mirent des milliers de Dockers dans l’embarras du manque d’emploi.

  Et dans cette lignée, à l’heure où je pénètre dans leurs travées préférées, les chants ne tardent pas à résonner dans tout le quartier, pour colorer une nuit déjà très assombrie. Le toit si unique de la maison mère du club du peuple est de taule, éclairé de spotlights absolument légendaires et intemporels. La Bassine porte bien son nom, l’antre est dense, les dizaines de milliers de supporters sont jonchés sur les bords du terrain, l’intensité ne se voit moins qu’elle se vit au Sud de la Nouvelle Meuse.

Épaules contre épaules, les coeurs sont proches physiquement et battent à l’unisson au rythme des offensives des coéquipiers d’Anis Hadj Moussa, semi-Frenchie du club formé à La Gaillette de Lens (d’Avion géographiquement). Le groupe ultra de Feyenoord, tout de noir vêtu, occupe l’une des quatre tribunes debout de De Kuip, bordant chacune l’un des flancs du rectangle vert.

PS : La taille moyenne des néerlandais étant extrêmement élevée, pensez à éventuellement prendre des places en tribunes assises si vous mesurez moins d’1m75. Ceci n’est absolument pas une blague, des colosses de 2m n’hésitent pas à monter sur leurs sièges pour mieux voir le terrain.

Les tribunes se répondent entre elles sur un « Aux armes » à la sauce Oranje, l’hymne du club de la Meuse a fait exploser les décibels précédemment, mais ces échanges sonores parachèvent une œuvre déjà savoureuse.

Le Feyenoord de Robin Van Persie domine outrageusement la rencontre, et croit marquer un but, finalement hors-jeu dès les premiers instants de la rencontre. Les locaux poussent, les tribunes grondent, le lion rugit dans sa tanière, et intime aux siens de faire trembler les filets d’Heerenveen. Ces derniers ont d’ailleurs garni intégralement un magnifique parcage, très puissant vocalement et très régulier sur les chants.

Malgré de beaux efforts, le ciel bleu marine tombe sur la tête des visiteurs suite à une réalisation du plus Lensois des Rouges et Blancs. Le stade explose, la déflagration sonore est ahurissante, la fierté se ligue à la sueur pour dégouliner sur les fronts des supporters locaux, qui scandent le nom d’Anis Hadj Moussa à gorges déployées.

Le caviar distillé par Givairo Read a permis à l’algérien d’infliger un coup de canon rageur au portier adverse. L’air d' »I Will Survive » planne dans l’air, et émane de toutes les bouches, l’heure est à la fête, la bière coule à flot, et l’inconnu qui servait de voisin jusque là devient le meilleur ami d’un soir, dans la ferveur immuable du but des pensionnaires de la bassine. Le club du peuple croit même doubler la mise juste avant la mi-temps, mais le VAR se met en travers de la route des bateliers pourtant expérimentés du Feyenoord.

Le jeune Slovaque de 19 ans Léo Sauer s’en mord les doigts, sa dernière réalisation à De Kuip dattant de Mars 2024. L’entracte permet à moulte foies acquis à la cause locale de se recharger en bière, l’Allemagne est moins éloignée qu’il n’y paraît. Dès le retour des vestiaires, les tribunes grondent farouchement, le Lion de Rotterdam rugit de fierté et pousse ses gladiateurs à enflammer le fervent Colisée, car il reste une mi-temps à emballer.

Peu avant l’heure de jeu, et après une bien belle action collective menée par Sem Steijn et Luciano Valente, les deux partenaires de crime depuis l’été voient le buteur du jour dépasser les bornes et commettre un véritable attentat sur un défenseur adverse. Le jaune du carton initial vire au rouge suite à une intervention du VAR décidément peu clément en cette soirée.

Le peuple du Sud n’accueille évidemment pas positivement ce revirement de situation, et le lion se mue en dragon qui crache un feu abondant sur un corps arbitral impassible. Le jeu hybride des coéquipiers de Quinten Timber, tant en contre-attaques virevoltantes qu’en actions placées créatives dans les petits espaces se mue pour revenir aux fondamentaux.

Heerenveen retrouve des couleurs et se procure ses premières occasions, pour le bonheur total du parcage. Un Maxence Riviera des grands soirs fait trembler les coeurs des visiteurs, et revivre Heerenveen momentanément, l’ancien stéphanois faisant danser ses adversaires à l’aide d’un centre de gravité particulièrement bas.

Cependant, à la 73′, Hristiyan Petrov, rentré dans le coeur du jeu après quinze minutes pour suppléer à la blessure de Nikolaï Hopland, commet une faute grossière et rejoint Anis Hadj Moussa aux vestiaires. Seul on va vite mais ensemble on va plus loin, peut-être qu’une amitié naîtra de cette frustration commune, qui sait. Le croupier rebat les cartes, et le Feyenoord tire une paire d’As, imposant sans aucun bluff son poker à l’adversaire du soir, penaud.

Les offensives pleuvent autant que les chants imbibés de bonheur des enfants de Rotterdam. Malgré l’impossibilité de doubler la mise, la bravoure des efforts tant offensifs que défensifs ravit la foule amassée sur les bords du rectangle vert. L’arbitre central siffle par trois fois après un temps additionnel de douze longues minutes d’attente, l’extase envahit les travées d’un De Kuip libéré.

« I Will Survive » est dans toutes les bouches et tous les coeurs, et la belle soirée de rentrée prend fin, au rythme du tramway qui achemine les amoureux du club du peuple vers leurs domiciles.

De Kuip est né du port et de la Meuse, et les futurs déplacements européens rappelleront les bateaux voyageant dans tous les fleuves jusqu’à Strasbourg, pour les néerlandais les plus fidèles, pour qui le coeur n’est fait que pour chavirer lors de soirées endiablées. Le Feyenoord fait office de phare, qui guide dockers et marins vers le bonheur, dans la torpeur de la nuit noire.

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