
Après avoir mis les pieds dans toutes les antres les plus légendaires du football français, ou presque, un seul mastodonte résistait à ma grande vadrouille footballistique.
Hier soir, la case fût cochée au terme d’une soirée tout bonnement légendaire.
L’arrivée à Marseille via la Gare Saint-Charles relève déjà d’une certaine mythologie, son architecture unique grâce aux nombreuses marches à gravir pour parvenir aux voies offre une vue imprenable sur la ville. D’emblée.
Au fil des rues et ruelles d’une cité qui s’inscrit dans plus pure tradition méditerranéenne, le beau temps transporte tout un chacun en été, et la cathédrale Saint Vincent de Paul, le Vieux-Port, et bon nombre d’autres monuments tous plus resplendissants les uns que les autres sont dominés par le symbole tout-puissant de la ville, la Bonne-Mère, Notre Dame de la Garde.
L’air marin du Port transcende la vue sur l’emblème doré qui trône sur la cité, et l’ensemble est bucolique, presque digne d’un décor de cinéma.
Mais au fil des rues, des places et placettes, un premier constat est marquant. Non seulement l’OM est partout, mais la culture Ultra imprègne la ville, plus que tout.

Les fresques s’enchaînent et leurs belligérants se doivent d’être présentés.
Berceau du mouvement français, la cité Phocéenne a vu sa légende naître en 1984, le 31 août, avec la création du CU84, pour Commando Ultra 1984. Qui aurait pu prévoir à l’époque, que cette petite vague décriée au départ allait provoquer un véritable ouragan qui a pour le moins révolutionné le supporterisme français, voire même européen.
Trônant aujourd’hui en bas du virage Sud, et reconnaissable grâce à sa tête de mort au bonnet ainsi qu’à sa bâche qui borde la tribune, le CU est le groupe le plus important dans l’histoire marseillaise.

Mais au départ, en 1983, il fut trimballé du quart de virage Nord côté Jean Bouin, au côté Ganay avant d’introniser le mégaphone et le tambour.
Et un 31 août au soir, alors que l’OM perd 2-0 contre le Matra Racing, sous l’influence du voisin italien, le mouvement ultra français voit le jour. Au Stade Vélodrome. Comme le dit l’adage local, « à jamais les premiers », et bien avant la Ligue des Champions.
Émanant directement des quartiers populaires de la ville, cette dernière n’a pas accueilli directement le nouveau venu avec plaisir et bonté. Dans le quart de virage, une pétition est même déposée pour que ces « jeunes trop bruyants » quittent le stade.
Mais passionnés et espiègle, cette nouvelle génération ne fût pas impactée par la précédente, et irradiera bientôt tout le pays.
En 1986, le Commando Ultra 1984 s’installe définitivement en Virage Sud. Un an plus tard, des jeunes du 2e et 3e arrondissement de la ville créent la deuxième vague, avec le slogan « Win for Us », c’est la naissance des South Winners 1987, eux aussi positionnés dans le virage Sud.

Officiant aujourd’hui depuis le quartier de la Belle de Mai, les SW87 ont différents symboles : tout d’abord un squelette, puis une tête de bouledogue, et enfin un alien semblable à Yoda, sans oublier le Che, très présent dans le Street Art Marseillais.
Le premier déplacement du groupe en 1989 à l’occasion de la finale de Coupe de France gagnée par l’OM contre Monaco marque le début d’une longue série, et ceux qui ont même acquis leur propre bus dès 2005 se rennomment officieusement « Kaotic Group ».
Trônant aujourd’hui au dessus du CU84 en haut du virage Sud, la couleur orange caractérise le groupe, à qui le club a de nombreuses fois rendu hommage en colorant le maillot extérieur du même teint. 5 550 cartés plus tard, l’histoire continue.

En 1988, deux nouveaux groupes sont fondés, dont les Fanatics, orientés au départ autour d’un bar familial du boulevard Roux.
La première apparition du nouveau venu se fait contre l’Ajax Amsterdam en Coupe d’Europe, le 6 avril 1988.
Très actifs au niveau du Street Art, les FAN88 sont aujourd’hui placés en haut à droite du Virage Nord, mais jusqu’en 1995-96, une alliance avec le CU et les SW les place en Sud, au sein du groupement global FUW (Fanatics Ultras Winners).

La politique du groupe est plus locale, pas de vente de places ni de matériel aux non-adhérents, l’appartenance provençale est au coeur des préoccupations de ceux qui sont « Marseillais Avant Tout ».
Les Fanatics sont souvent reconnus comme ceux qui pratiquent le mode de vie Ultra avec le plus d’éthique.

La même année, voire même un an avant, les Yankees Marseille 1987 font également figure de groupe majeur de la cité Phocéenne.
Malgré une dissolution récente, ceux qui siégaient en bas du Virage Nord sont toujours dans la mémoire collective.
La troisième force en présence du mouvement Marseillais fut prise à partie par l’ancien président de l’OM Jacques-Henri Eyraud suite à une vente au marché noire de places en marge de la rencontre opposant les Olympiens à Lyon.
Plus tournés vers le reste de l’Hexagone voire même à l’international, les Yankees ne sont plus, bien que bon nombre de leurs anciens membres n’aient pas quitté le virage.
En 1992, les Dodgers Marseille s’ajoutent à l’équation, « Fierta, Fervour, Fidelita », les DM92 sont une frange rebelle des Yankees, nommée ainsi en hommage au général Dodge, qui quitta l’armée Yankee.
Présents eux aussi en haut du virage Nord, les Dodgers animent la zone avec les Fanatics, et l’encrage au Sud du Vieux-Port, ainsi que l’appétence pour la pétanque sont remarqués et appréciés.
Et enfin, en 1994, un groupe fondé par Patrice De Peretti, dit Depé, voit le jour. Ce dernier qui s’articule autour de la place de la Plaine dans le premier arrondissement de Massilia est célébré par des dizaines de fresques dans sa zone d’influence, toutes plus marquantes les unes que les autres.

Une amitié historique avec l’AEK Athènes est d’ailleurs mise en valeur sur les murs de la ville.
Les MTP94 pour « Marseille Trop Puissant » complètent l’équation du Virage Nord. Son fondateur, malheureusement décédé à l’aube des années 2000′ a pu voir des cieux le virage si cher à son cœur être renommé en son nom par ses plus fidèles amis. Car les légendes ne meurent jamais.

Depé et son habitude consistant à encourager l’OM torse nu, quelque soit le temps, contre vents et marées est encore aujourd’hui illustrée sur les contreforts de son Virage.
Celui pour qui l’OM collait à la peau était beaucoup plus qu’un supporter, il était l’incarnation des siens, et sa tribu des MTP, symbole de la folie et de l’irrationnel lié à son représentant, qui adulait d’ailleurs Bob Marley, ne quittera plus jamais le Vel.

Bon nombre d’amitiés lient les Ultras des deux virages et des acolytes et collègues croisés sur leur chemin.
Ainsi, l’AEK Athènes, Sankt Pauli, la Sampdoria, Livourne et bien d’autres ont pu accueillir des Marseillais dans leurs rangs, mais d’excellentes vidéos de l’Arena, ou de kaptain kebab vous en parleront mieux que moi.
D’ailleurs, si votre curiosité vous pousse à vouloir en apprendre davantage sur l’histoire des différents groupes, le site MTP et des South Winners, ainsi que celui du CU84 pourra assouvir cette soif de savoir, même si l’héritage de tous les groupes Marseillais est bien vivant en tribune.
Mais pour qu’il y ait des Ultras, il faut un club.

Fondé selon beaucoup le 31 Août 1899, l’Olympique de Marseille représente sa ville depuis toujours. Le Port Méditerranéen le plus populaire du Sud de la France, avec ses légendes et ses fantômes, mais avant tout son identité unique.
Évoluant au Stade Vélodrome, antre pouvant accueillir plus de 65 000 âmes dans ses travées, l’OM a glané une dizaine de Coupes de France, neuf championnats ainsi qu’une Coupe aux grandes oreilles en 1993.
Présidés dans le temps par Bernard Tapie, les Olympiens ont plus d’un tour dans leur sac en matière d’anecdotes, et beaucoup de livres retracent l’histoire de leur OM.
Le club Phocéen qui revêt la tunique azur et blanche a vu évoluer des légendes du football sous ses couleurs, et les rivalités historiques avec Toulon, Saint-Étienne puis Bordeaux, Paris, Lyon et Nice n’ont pas manqué d’écrire et de réécrire les nombreux chapitres de l’histoire d’un club qui n’a pas d’équivalent.

Il n’y a qu’un seul OM.
Le Street Art des groupes est extrêmement divers et développé, et après m’avoir mené au Vieux-Port via la Canebière, le Prado m’emmène lui jusqu’au Vel.
Les hommes de Roberto De Zerbi s’apprêtent à défier Newcastle dans le cadre d’une journée extrêmement décisive de la campagne étoilée de l’OM en Europe.
En cas de défaite, l’aventure pourrait être plus courte que prévue.
Le treizième homme est déjà là des heures avant le coup d’envoi. Parts de pizzas à la main, le gosier hydraté de bière et de Ricard et écharpe autour du cou, tout le monde est prêt à tout donner pour aller chercher un résultat tant attendu qu’espéré.

Les fresques s’enchaînent à l’approche des virages, et la maison mère du plus grand club de France en jugeant de la capacité de son stade est bien décorée pour l’occasion.
Les graffs sont sensationnels, le lieu a une âme, tout comme la ville. Marseille n’est pas une inscription sur une carte, c’est un vent qui souffle sur chacun de ses habitants, et qui est personnifié par une foule passionnée et dévouée les soirs de match.
Le tout est évidemment teinté de politique, à l’image de la ville, l’antiracisme est une pierre angulaire de l’identité Phocéenne, et les symboles comme Bob Marley ou encore Che Guevara sont tout sauf anodins.
L’heure fatidique approche et les premiers chants résonnent.

Les minutes sont des heures, tous les yeux sont rivés sur le rectangle vert. Le peuple Marseillais n’attend qu’une chose, que les hostilités débutent.
Un double Tifo recouvre peu à peu les deux virages, le Nord se pare d’une bâche hissée par des poulies sur fond d’une marée de feuilles, tandis que le Sud revêt une voile, qui laisse apparaître un gigantesque 1899 incarné par les supporters eux-mêmes, vêtus de kways colorés.
Le plaisir oculaire est total. Il faudrait en faire un tableau. Le match débute mais n’arrive pas à faire oublier les Tifos.
Et malgré tout, la rencontre commence mal.
D’entrée de jeu, les coéquipiers d’un Geronimo Rulli au front bandé encaissent un premier but de Newcastle, dont le parcage rugit.
Harvey Barnes ayant fait trembler les filets, il est copieusement sifflé par un public revanchard.
Les chants reprennent mais un brouhaha global rend le tout difficile à comprendre, bien que plusieurs chorégraphies soient reprises par les deux virages, avec un résultat spectaculaire à la clé.
Les Marseillais sont en difficulté, peinent à être dangereux offensivement et laissent beaucoup d’espaces vacants dans leur dos, et passent à deux doigts de se faire piéger à plusieurs reprises.

Malgré tout et poussés par un public convaincu, Balerdi et les siens tentent le tout pour le tout.
Quelques centres plus tard, et juste avant la mi-temps, le fameux « Aux Armes » retentit une première fois.
Il fait trembler les tympans et vibrer les murs.
La puissance vocale des virages qui se répondent est surpuissante. Le vacarme est assourdissant. Ce chant n’a aucun équivalent. Cette sensation n’existe qu’au Vel.
Seulement pour l’OM.
La mi-temps stoppe les ardeurs de certains, et le Tifo humain se déforme légèrement au rythme des aller retours à la buvette.
Dès le retour des vestiaires, l’OM marque.
La soirée passe du tout au tout. Le brouhaha se mue en un hurlement commun. Le bonheur envahit les travées.
Aubameyang fait trembler les filets de Nick Pope suite à une sortie complètement ratée de ce dernier, le tout nécessitant une finition adroite et précise, Pierre-Aymeric Aubameyang étant tout de même très excentré.
Son résonne encore au loin quand le Gabonais décide de récidiver et de doubler la mise en coupant un centre à ras de terre au premier poteau.
L’ouragan Marseillais part de la Côte d’Azur et passe par la Manche pour aller ravager le Port de Newcastle.
Tous les poings sont levés et l’exclamation populaire est extraordinaire. Tout s’arrête. Plus rien ne compte dans les coeurs des amoureux de l’OM qui scandent tous le nom du double buteur à l’unisson.
Le moment est fou.
Tous les chants sont repris par les latérales, et sur un « qui ne saute pas n’est pas Marseillais », certains tentent même de se lever dans le bloc PMR.
Parce que l’OM, comme certains clubs très particuliers, fait oublier sa condition. C’est le pouvoir du football, poussé à son paroxysme. Au Vélodrome, on n’est plus boulanger, facteur, directeur comptable, avocat, chômeur ou électricien, on est supporter de Marseille avant tout.
Et chaque spectateur enlace son voisin, alors inconnu jusque là.
La suite du match file au rythme des chorégraphies et des chants émanant des virages.
Le bateau tangue à plusieurs reprises mais ne chavire pas, et pendant l’abordage, les deux coups de canon du moussaillon Aubameyang ont beaucoup trop fait trembler le navire anglais.
L’engagement physique propre aux hommes d’Eddie Howe ne se voit plus. Lessivés d’un succès monumental ce weekend, les Magpies passent leur tour.
Le rectangle vert est rattrapé par une mélodie aussi populaire qu’entraînante. Et c’est comme ça que le match s’achève, après un troisième « Aux Armes » qui brûle les tympans et s’entend à des kilomètres à la ronde.
Sans supporter l’OM personnellement, et sans porter une quelconque attention particulière au club d’habitude, le spectacle rend obligatoirement euphorique quand même.
Sur le parvis, fumigènes et crissements de moteurs accompagnent la clameur. Et la fête ne finit plus.
Le répertoire de chants Marseillais est tout de même plus limité que beaucoup d’autres dans l’Hexagone, mais au moins, tout le monde les connait, ce qui permet des scènes assez inimaginables à même le Prado.
Jusqu’au bout de la nuit, Marseille célèbre les siens, qui ont su glaner les points qu’il fallait au moment opportun.
l’OM agit alors non plus comme un club sportif, mais comme un lien indestructible entre ses enfants, qui transmettent cet amour de génération en génération.
Sans être évidemment Marseillais moi-même, il est impossible de ne pas être touché par tant de bonheur et de joie manifestée, quand bien même je n’affectionne pas le club. En des termes plus simples et spontanés, sur un gros match de LDC, Marseille, c’est un truc de fou.
