Au coeur de la capitale anglaise, plus d’une dizaine d’entités professionnelles se livrent une guerre sans merci.
Chaque quartier est une forteresse, chaque ruelle est habitée par l’amour inconditionnel de la communauté locale soudée autour de ceux qui portent fièrement leurs couleurs au sommet.

Mais pour désamorcer directement mon propos, le sportif ne sera pas abordé ici, seules la ferveur, le dévouement sans faille et les craquages de fumigènes à Wembley comptent.
Et si au beau milieu de clubs ayant vu défiler les stars sous leur tunique se cachait un club beaucoup moins touristique, autrement moins titré, mais qui renfermait en son sein un volcan que rien ne semble pouvoir éteindre ?
Pour se rendre au Selhurst Park, antre légendaire du CPFC concue par l’architecte écossais Archibald Leitch, à qui l’on doit Ibrox, le Celtic Park, Old Trafford, Anfield, Craven Cottage et tant d’autres théâtres des rêves et des cauchemars, il faut sortir des sentiers battus.
Oubliez Trafalgar Square, le London Eye et Big Ben, seuls représentants de South London en Premier League, les Eagles ont élu domicile dans des quartiers beaucoup plus discrets.
Kennington, Peckham, Streatham, Croydon et Selhurst se suivent au fil des arrêts de métro, et les briques rouges des quartiers les plus populaires de la capitale anglaise ouvrent des portes au travers desquelles peu s’aventurent.

Délaissés, oubliés, abandonnés, les locaux se réfugient pour certains derrière les Reds de Liverpool ou les Red Devils de Manchester, mais des dizaines de milliers d’irréductibles ont choisi la lutte.
Malgré la présence de l’AFC Wimbledon et du Charlton Athletic (ainsi que Millwall dans une autre dimension), Crystal Palace concentre la communauté la plus conséquente du Sud de la Tamise.
Les 25 000 places de sa tanière sont systématiquement convoitées, et le seul groupe ultra de PL fait rugir son public au son des mélodies rouges et bleues tous les weekends.
Les Holmesdale Fanatics, du nom de la rue à la pente abrupte qui longe leur tribune attitrée, animent le Selhurst avec l’aide de tout le stade qui reprend à l’unisson chaque air rageur que ces derniers lancent.
Auteurs d’un légendaire craquage de fumigènes lors de leur victoire du Community Shield cet été contre Liverpool à Wembley, les ultras des Eagles ont patiemment attendus avant que les leurs ne glanent un premier trophée.
Mais le 17 mai dernier, peu avant 20h, les plus fidèles supporters du CPFC ont pu laisser couler leurs premières larmes dorées et victorieuses, après plus de 150 ans d’attente sans titre majeur.
Depuis 1861.
L’enfant de South London Eberechi Eze libérant les siens par deux réalisations en demie et en finale, contre Aston Villa et Manchester City.
Pour couronner de force ceux que personne n’a jamais imaginé sur le trône.
À part les plus fous.
À part les Eagles.

Et au rythme des hymnes revanchardes de ceux qui n’ont jamais lâché, ni même courbé l’échine, chaque amoureux du ballon rond supporter d’un club moins glamour a vu son reflet rêvé dans les larmes des rouges et bleus.
Comme une prémonition pour tous ceux que la Ligue des Champions n’a encore une fois pas choisi pour la nouvelle saison.
Car après tout, ceux-là n’ont pas besoin de voir leurs onze gladiateurs gravir l’Olympe pour aimer leur blason de tout leur cœur.
Cette FA Cup est l’exception qui confirme la règle, mais qu’aucun des 45 000 Eagles présent dans la maison mère du football anglais n’oubliera jamais, quoiqu’il arrive. Car ces émotions enivrantes sont réservées aux plus valeureux, à ceux que rien n’arrête.
Et en parlant du loup, cet été ensoleillé m’a permis de refouler le bitume du Selhurst une deuxième fois, l’occasion de constater l’ampleur de la ferveur locale.
Et quelle ne fût pas ma surprise.
À l’occasion de la première rencontre à domicile de la saison régulière de championnat, les Eagles accueillent Nottingham Forest, dans un Selhurst Park plein à craquer.

Sous le regard enragé de Wilfried Zaha, Ivoirien que chaque amoureux des pensionnaires du Selhurst a béni des années durant, immortalisé par une fresque de Murwalls jonchant le stade, les rouges et bleus se rendent tous religieusement dans leur église à eux.
Pour cette rencontre particulière et pour célébrer ceux dont les noms resteront gravés en lettres d’or sur les murs du paradis des Eagles, les Holmesdale Fanatics exhibent d’entrée de jeu un Tifo resplendissant.
Occupant toute la Holmesdale Stand, ce dernier fait fièrement figurer une FA Cup dans les bras d’un Eagle, avec la mention :
« Crystal Palace, Built in glass, etched in silver »
Le tout par rapport à la couleur du premier trophée de l’histoire des représentants de South London.

Les premiers chants résonnent dans tout le stade, repris par tous à l’unisson, ces derniers couvrent aisément un parcage pourtant fourni.
Un air plutôt railleur suit l’hymne des aigles, les paroles sont plutôt limpides :
« Fuck UEFA, Fuck UEFA, Fuck UEFA, fuck John Textor, fuck Marynakis ».
Quelques jours plus tôt, Crystal Palace s’est vu supprimer sa place en Europa League au profit de Forest, en apprenant par contre sa qualification en Conférence League.
Textor ayant retiré ses parts du club trop tard (peut-être volontairement), Crystal Palace et Lyon se sont retrouvés concurrents pour le ticket de C3.
L’américain étant intimement lié au forcené Grec propriétaire de Nottingham Forest, d’ailleurs lié à des assassinats, du traffic d’armes et d’héroïne par ailleurs, tous les doutes sont permis.

Une interview lunaire exhibant le Grec et Morgan Gibbs-White a retourné la toile britannique quelques jours plus tôt, et l’influence présumée de celui qui a tout d’un mafieux ne plaît guère.
La rencontre débute, toujours sous les clameurs et les chants tenus sur la durée des Eagles.
La rencontre est correcte sans être palpitante, mais au terme d’une action d’école, Palace ouvre le score.
Le vacarme est assourdissant, et tout le Sud de la Tamise vibre au rythme des émanations festives venant tout droit du Selhurst.
Si le Paradis avait élu domicile sur Terre à cet instant précis, il se situerait entre Holmesdale Road et WhiteHorse Lane.
La suite du match se veut plus morne et Nottingham impose peu à peu sa mainmise sur la rencontre.
Score final : 1-1 après une égalisation qui a su ranimer un parcage laissé désuet sous les décibels produits par les Holmesdale Fanatics et tous les Eagles.

Au-delà du résultat du jour, au-delà du Tifo magnifique et du rugissement vainqueur sur le but du plus Messin des Sénégalais Ismaila Sarr, Palace ne ressemble pas à ses voisins.
Héritiers d’une culture différente, plus méditerranéenne, avec la présence d’un groupe ultra qui chante contre vents et marées, sans s’arrêter quand le sort s’avère défavorable, les Eagles surprennent.
Les événements liés au rectangle vert comptent évidemment, et prévalent sur tout. Mais en plus de l’authenticité et de la passion générationnelle si héréditaire et si exacerbée en Angleterre, Crystal Palace fait le pont entre deux cultures.
En tant que Français, notre première fois dans un stade britannique s’accompagne bien souvent d’une réalisation.
La culture du supporterisme est différente sur bien des points.
Habituellement en réaction, pouvant s’enflammer sur un scénario favorable, comme imposer un silence mortuaire surplombé par les chants du parcage, le supporter anglais se démarque.
La passion est similaire voire même plus forte que sur le Continent. Mais elle s’exprime différemment. Sauf au Selhurst Park.
Ici, le parcage ne fait pas sa loi, ici ce sont les locaux qui sont rois.
Et le trône, plus orné que jamais, plus couronné qu’avant ne se lâche pas aisément.
Cette sensation, cette possession d’une place forte, d’un bastion imprenable que rien ni personne ne peut s’approprier depuis les tribunes est trop puissante pour que les Eagles se laissent terracer.
À la saveur du football anglais, les Red&Blues ajoutent le piment méditerranéen, le tout pour offrir un spectacle exquis et unique pour tout un chacun.
En tribune, les Eagles ne sont pas similaires à leurs voisins, mais grâce à leur singularité venue des tribunes, ils sont meilleurs qu’eux.
l’OVNI qui fascine, l’extraterrestre qui déchaîne toutes les passions, clivant, décrié par certains, jalousés fiévreusement par d’autres, admirés par tous en secret, pour les leurs, si chers à leur coeur, les Eagles n’ont pas fini de chanter.
We’re the Pride of South London, You know it’s true, We’re Red and Blue.
