Après un bon nombre d’escapades plus ou moins exotiques cette année, il était temps de revenir aux sources, dans un des bastions historiques du football français, le Stade Geoffroy-Guichard.

Très réputé pour son ambiance, nous découvrons ainsi pour la première fois l’antre légendaire des Stéphanois en ce 20 avril, jour de Derby contre le rival de toujours, l’Olympique Lyonnais.
Nous démarrons donc notre petit périple en terre verte par une première épreuve, se garer à proximité du stade sans pour autant enfreindre la loi, une fois notre mission accomplie, nous nous rendons donc dans la forteresse de l’ASSE.
Une courte remise en contexte historique est nécessaire avant de poursuivre le récit du match.
Fondé en 1919 par des employés du magasin Casino, le club stéphanois monte en D1 pour la première fois en 1935, mais ne s’impose pas d’emblée dans l’élite hexagonale.
Il faut attendre 1957 pour voir les Verts glaner leur premier championnat.
Neuf autres suivront assez rapidement, entre 1957 et 1981, les Stéphanois remportent ainsi dix championnats de France, six Coupes de France, cinq trophées des Champions et atteindront leur apogée en 1976 en disputant la finale de la Ligue des Champions.
Cette dernière entre dans la légende par rapport à un fait marquant, durant la rencontre, les français trouvent plusieurs fois les montants des buts d’Hampden Park (Glasgow, Écosse), sans parvenir à marquer car ces derniers étaient carrés.
Nos Verts ne réussissent donc pas à s’imposer contre les Allemands du Bayern Munich.

Depuis, cet épisode légendaire du football français est appelé « les poteaux carrés », et hante la mémoire des plus anciens pensionnaires du Chaudron.
C’est notamment cet épisode qui participera à rendre les montants des buts ronds, tels que nous les connaissons bien aujourd’hui.
Outre le palmarès, beaucoup de joueurs légendaires ont porté la tunique Stéphanoise, de Michel Platini à Salif Keita, de Patrick Revelli à Bernard Lacombe, de Blaise Matuidi à Dimitri Payet pour finir.
Toutes ces pointures du milieu ont pû profiter de l’atmosphère du Chaudron, le Stade Geoffroy-Guichard, qui est également une pièce maîtresse de l’équation stéphanoise.
Construit en 1930 et 1931, l’enceinte de 41 965 places accueille dans ses travées depuis plus de trente ans les Magic Fans et les Green Angels, les deux groupes de supporters les plus influents du club, réputés pour leur ferveur inégalée.
Menacés de dissolution dernièrement, ces pierres angulaires du football français se battent pour leur survie chaque weekend, afin de faire perdurer une passion à travers les décennies.
Pour finir sur le contexte historique, il est d’une importance cruciale d’évoquer le passé minier de Saint Etienne et de ses environs.
À l’image du bassin minier du Pas-de-Calais Lensois, les hommes du Forez ont dû pendant des générations traverser les profondes galeries du charbon afin de permettre à tout le pays de bénéficier de matériaux nécessaires à la vie quotidienne.
Ces métiers durs, usants, et ces années de tradition industrielle et de pénible labeur ont forgé une identité inégalée et unique.
À la manière des Sang et Ors, ou encore de bon nombre de communautés anglo-saxonnes, cette histoire ne tombera jamais dans l’oubli.
À travers les rues de ces différentes bourgades marquées au fer rouge par ce phénomène industriel, l’air que l’on hume n’est pas le même qu’ailleurs.
Un spleen fier émane de ces terres, et la ferveur jaillit des entrailles de chacun des descendants de travailleurs acharnées quand viennent les jours de match.

Et lorsque nous approchons de Geoffroy Guichard en ce jour de Derby, il nous suffit de quelques secondes pour comprendre que l’enjeu de la rencontre du soir dépasse très largement la mission de maintien des représentants du Forez.
Saint-Étienne la populaire affronte donc Lyon la bourgeoise en cette chaude soirée d’avril, le parcage visiteur sera peuplé de Verts en raison de l’interdiction de déplacement des rivaux.
La position d’outsider des pensionnaires de Geoffroy Guichard accentue encore plus la rivalité, l’ASSE pointe à l’avant dernière place du classement et lutte pour sa survie dans l’élite, tandis que Lyon est au pied du podium et cherche à se qualifier pour la coupe aux grandes oreilles.
Nous pénétrons donc dans l’enceinte du Stade, et dès les premières secondes, nous sommes abasourdis.
L’atmosphère est absolument unique, il nous suffit de quelques instants pour réaliser que ceux qui placent le Chaudron en meilleure ambiance de France ont totalement raison.
En cette soirée cruciale, le stade est personnifié en coeur du Forez, qui bât tour à tour au rythme de ses virages, les dizaines de milliers de stéphanois ne font plus qu’un, et toutes les âmes des bords de la Loire chantent d’une seule voix.
Cette ferveur prend aux tripes.
Le match n’a même pas encore commencé, mais le coup de foudre a déjà eu lieu. Notre coeur de touristes est vert pour la soirée.
Le Tifo émane des travées du Chaudron, il est magnifique et porte des messages forts, les premiers fumigènes sont craqués, c’est un véritable spectacle de son et lumière qui débute sous nos yeux ébahis.

Dans un vacarme fou, Monsieur Letexier siffle et signifie le début des hostilités.
Dès les premiers échanges, les onze gladiateurs verts prennent le dessus sur leurs ennemis de toujours.
Poussés par tout Geoffroy-Guichard, les hommes à domicile se procurent les premières occasions.
Et il suffit de quelques minutes d’attente pour libérer le fauve, les filets Lyonnais tremblent avant le quart d’heure de jeu, Lucas Stassin délivre les siens.
Le volcan explose, l’éruption est grandiose, toutes les âmes exultent, la joie est sur tous les visages, nos voisins nous prennent dans leurs bras, la chair de poule est sur toutes les parcelles de notre peau.
L’émotion est indescriptible.
Nos coeurs battent tous à l’unisson.
Nos cordes vocales scandent toutes le nom d’un jeune attaquant belge formé à Anderlecht.
La tension n’a même pas le temps de retomber que les Magic Fans et les Green Angels repartent de plus belle.
Nous sommes émus, des larmes de joie coulent sur bon nombre de joues débordantes de fierté.

C’est le sourire jusqu’au oreilles que nous observons les panthères vertes multiplier les assauts sur le portier lyonnais, Rémy Descamps.
L’ambiance est subjugante, phénoménale, et dépasse considérablement nos attentes déjà élevées.
C’est bien simple, c’est la meilleure que j’ai vue de toute mon existence.
Mes pupilles alternent entre les kops et le rectangle vert, si j’en avais la possibilité, je les démultiplierais pour pouvoir tout observer en même temps.
Le match est palpitant, le jeu est ouvert, et les deux équipes sont magnifiques à voir jouer.
La soirée est paradisiaque.
Un malheureux fait de jeu vient gâcher la fête, le stéphanois Lucas Stassin vient percuter la cheville de Corentin Tolisso, celui qui avait délivré les siens est à deux doigts de faire chavirer le cours du match.
L’arbitre brandit son carton rouge, le jeune attaquant est exclu.
Les mines sont déconfites, mais retrouvent rapidement leurs couleurs quand le VAR appelle François Letexier, qui annule sa décision et met un carton jaune à la place.
La partie reprend son cours.

Peu avant la mi-temps, un arbitre subit un lancer de pièce, fait isolé ne représentant pas du tout le début de la rencontre, ce dernier regagne le terrain après une demie heure d’interruption, salué et applaudi par tout le stade à son retour.
Lors de l’interruption, les joueurs retournent aux vestiaires, mais les kops chantent toujours, symbole encore une fois d’une ferveur que rien n’arrête.
Le jeu reprend pour quelques instants, la mi-temps intervient.
Après avoir chanté l’hymne des Verts, les deux poumons stéphanois continuent sur leur lancée, nous sommes absolument ébahis devant chaque chant, chaque chorégraphie.
La tendance change quelque peu, les visiteurs retrouvent une petite domination.
C’était sans compter sur une solide charnière centrale concentrée et hargneuse, le duo Bernauer-Nadé fait des ravages, et assure une relance précise également.
Lors d’une escapade en solitaire, celui qui avait déjà fait trembler les filets Lyonnais ainsi que les coeurs stéphanois récidive.
D’une frappe limpide, Lucas Stassin double la mise.
La terre tremble.
Les yeux sortent des orbites.
La joie n’est plus contagieuse, elle nous envahit.
Toute notre tribune se serre tour à tour dans les bras.
L’élan de joie n’a aucune limite.
Le moment est pur.
Authentique.
L’amour du peuple stéphanois envers ses couleurs émane de toutes les bouches, et la haine envers Lyonnais de tous les yeux.

Des supporters fondent en larme autour de nous.
Ce moment tant attendu depuis des années laborieuses en Ligue 2 advient.
Les rêves de tous se réalisent.
C’est un moment charnière dans une vie de supporter, le moment où une affection sincère devient un amour fou.
Je m’en souviendrai toute ma vie, mon frère aussi.
Plus rien ne compte désormais, une plénitude sans précédent s’empare de nous.
Le but de Tessman n’y change rien, et les assauts lyonnais sont suivis d’une bronca rageuse.
Les Stéphanois ne lâcheront certainement pas ce succès, et après avoir vaillamment résisté aux diverses tentatives des rivaux à l’image d’un Ekwah et d’un Petrot des grands soirs, Monsieur Letexier met fin à la rencontre.
Le Stade explose une troisième et dernière fois, la fête continue, mais avec les joueurs cette fois ci.
La fête est totale, les joueurs se ruent vers les différents kops pour communier à l’image d’un Maxime Bernauer survolté.

Le bonheur est partout.
C’est un moment d’anthologie.
Les chants se suivent et résonnent jusqu’à Lyon.
Et puis chacun rentre chez soi en fanfare.
Ce soir les Verts ont tout gagnés.
